Parce qu’on leur dit que le bonheur réside dans la beauté, les laids se sentent malheureux avant même d’avoir été frappés par de réels malheurs. Ils savent qu’on les juge sur la rue, qu’on se dit à la suite de leur passage : « Mais quelle horreur! ». En public, ils étouffent constamment sous le dilemme du sourire : « Ou bien je souris, et les gens m’accusent de feindre le bonheur; ou bien j’exprime toute ma laideur par mon air piteux, et les gens m’accusent de m’apitoyer dans ma laideur totale. » De même, si on leur rappelle leur laideur, ils se sentent tristes des jours durant.
C’est ainsi que la morale frappe sur ces malheureux. Cette même morale qui se définit comme l’ensemble des règles à respecter pour atteindre le bonheur. Visiblement, elle échoue là où elle devrait réussir!
Si cette morale nous étouffe ainsi, c’est que ses règles ne suivent pas l’ordre de la logique. C’est aussi parce l’homme voit le bonheur dans l’application de ces règles, plutôt que pour les actions elles-mêmes. C’est pourquoi certaines personnes se sentent heureuses à la simple idée d’être belle, d’avoir une grosse bagnole et des dollars en banque. Donc voilà où se situe le danger de la morale : on ne juge pas une action d’après le plaisir qu’elle nous procure, mais plutôt d’après la valeur que la morale lui attribue.
Évidemment, les gens ne sont pas tous affectés de la même manière par la morale. Pendant que les uns s’appliquent à la suivre; les autres s’appliquent à l’enfreindre. Mais pour pouvoir suivre ou fuir la morale, il faut rester informés sur son évolution. Si on regarde nos discussions d’un peu plus près, on s’aperçoit qu’une grande partie d’entres elles orbitent principalement autour du thème de la morale : on cherche à savoir qu’elles sont les règles et tendances actuelles pour s’y adapter et pour la suite se comparer aux autres. Ceci permet de déterminer notre position dans la société. Le but ultime de l’épreuve est de prendre ascension dans la société, car on croit que le bonheur se situe dans les hautes altitudes. Ainsi, on passe notre vie à l’évaluer selon les tendances et la morale du jour, plutôt que d’en jouir. En fait, on jouit de notre statut plutôt que de notre vie.